Brèves et chroniques de chez liaht

un mari , cinq ados, une grande maison.. une vie de princesse , quoi!!

14 septembre 2009

MOTS LIBRES V

LA LETTRE

Comme tous les jours, à la même heure ou presque, le facteur a déposé le courrier dans la boîte. Elle a entendu le cliquetis du battant métallique occultant l'ouverture, puis le froissement du papier tombant sur le carrelage du corridor.....

Elle a pris tout son temps pour finir son café. Rincé soigneusement la tasse avant de la déposer sur l'évier.
Elle a si peu de tâches à accomplir à présent qu'elle a vite réalisé qu'il lui fallait faire tout le plus lentement possible afin de ne pas se trouver trop vite désoeuvrée....
La maison n'est pas très grande, un salon le plus souvent fermé, une cuisine qui lui sert de pièce à vivre, une chambre, et une salle de bain sous l'escalier... Elle y habite seule, le ménage est donc vite fait !
L'étage est condamné depuis longtemps, elle a fait poser une porte au bas des marches, puis un verrou dont elle a soigneusement rangé la clé dans la boite en métal glissée sous le bahut.
Elle pourrait vivre ailleurs... elle en a les moyens, même si les voisins sont persuadés que la mort de son mari l'a laissée sans le sou...
Le jour de l'enterrement, elle a revu sa fille après deux années sans nouvelles. Il y avait du monde dans le petit cimetière, le pauvre homme était apprécié. Pourtant, personne n'avait accepté d'aller prendre le traditionnel verre d'adieu offert par la veuve.... Elle savait que tout le monde la tenait pour responsable.

Mais était-ce sa faute à elle si leur fille était partie un beau matin, hurlant qu'elle étouffait entre ces murs épais, reprochant à sa mère sa froideur et son manque de joie de vivre...
Etait-ce sa faute si son mari n'avait pas supporté ce départ, cessant peu à peu de se nourrir, se murant dans le silence jusqu'au jour où il s'était effondré dans l'escalier, mort.
Peut-être....
Ou peut-être pas....

Depuis, elle vit seule seule, ne sort que pour faire quelques courses, ne reçoit jamais ni visites ni courrier...
Pendant trois ou quatre ans, il y a eu parfois des cartes postales de pays lointains, avec juste quelques mots pour dire "je suis en vie" sans plus de détails... Elle avait une adresse pour répondre à sa fille, mais elle ne l'a jamais fait... Pour lui dire quoi ?... Les cartes ont peu à peu cessé d'arriver....

Quand enfin elle se décide à ramasser la maigre pile de lettres déposée par le facteur, l'enveloppe orange pâle lui saute aux yeux.....
Depuis le temps, elle sait repérer au premier coup d'oeil le courrier qui n'est ni une publicité ni une facture !!!
Elle la met de côté, soigneusement à plat sur la petite table à côté de la porte près de sa carte bancaire et de ses clés.
Puis elle entame le tri du reste du courrier.... les factures d'un côté, sur le secrétaire du salon, les publicités de l'autre....
En deux tas, l'un qui partira directement à la poubelle, l'autre qui servira de lecture jusqu'à l'heure du déjeuner !

L'enveloppe orange l'attire comme un aimant... Elle passe et repasse devant, admirant l'écriture soignée, mais incapable de se souvenir si c'est la même que celle qui se trouvait au dos des cartes postales ! Madame P..... 17 rue de la Gare 98702 Y...
Mais elle a beau réfléchir, elle ne voit vraiment pas qui, à part sa fille, pourrait lui écrire !!!!
Une décennie de silence et de repli sur soi a fini par lasser ceux qui au début se préoccupaient de son sort.... Elle a refusé les invitations, écourté les visites, laissé sonner le téléphone.... La fille partie, le mari décédé, le reste de la famille et les amis ont peu à peu baissé les bras à leur tour....
La lettre ne peut venir que de sa fille ! Après tant d'années sans nouvelles !
Une vraie lettre en plus, pas une de ces cartes postales achetée et écrite à la va-vite entre deux avions !
La couleur est gaie, mais discrète, le papier épais et de bonne qualité.
Elle se force à se concentrer sur les offres d'achats par correspondance, sur les prospectus des grandes surfaces des environs....
Elle s'assied et se relève dix fois de son fauteuil pour aller voir si l'enveloppe est toujours à sa place !!!!

Enfin, il est midi....
En dix minutes, elle a expédié son déjeuner !
Elle décide de s'offrir un petit verre de liqueur d'orange pour fêter l'ouverture de la lettre ! Elle a si peu d'occasion de se réjouir qu'il lui semble indispensable de créer une ambiance particulière pour cet instant !
Elle n'avait pas remarqué que l'enveloppe était un peu plus grande qu'un format classique, un peu plus lourde aussi. La texture en est légèrement duveteuse, plutôt douce et agréable.
Elle la caresse du pouce, observant les pleins et les déliés à l'encre marron, un peu désuète !
Elle a un peu honte de ne pas être sûre de reconnaitre l'écriture !
Bien calée dans son fauteuil, elle manie adroitement son coupe-papier pour ouvrir l'enveloppe sans bavures....
Elle en sort une autre enveloppe, plus petite et d'un orange un peu plus soutenu, et une feuille de papier blanc plié en trois....

Madame,
J'ai égaré l'adresse de Cécile. Pourriez-vous avoir la gentillesse de lui faire suivre la lettre ci-jointe.
Merci d'avance.
Signé : Laura (vous savez, j'habitais au bas de la rue, au dessus de la quincaillerie !)

Elle relit la feuille plusieurs fois, se saisit de la petite enveloppe fermée et la retourne : Cécile P..... de la même écriture à l'encre marron, bien centrée, et sur la ligne en dessous, une série de points d'interrogations au crayon à papier !

Elle sent alors ses larmes couler, d'abord l'une après l'autre, puis en ordre dispersé, lourdes et violentes, s'écrasant sur le papier orangé et aussitôt absorbées, effaçant dans le même temps le nom de sa fille....
Qu'importe .... De toute façon, elle n'a plus aucune adresse où faire suivre cette lettre !
Elle a attendu toute la matinée pour ouvrir un courrier qui ne lui était même pas destiné !
Elle a cru avoir enfin des nouvelles !
Tout ça pour ça.... Des lambeaux de papier détrempé, décoloré, qui semblent fondre dans sa main....
Elle se souvient bien de Laura, une petite brune pétillante qui venait chercher Cécile presque tous les jours pour prendre le bus ensemble....
Elle se souvient de Cécile aussi....
Elle lui manque, même si elle ne s'en était jamais rendu compte...
D'un coup sa solitude lui saute au coeur, tordant son existence jusqu'à la rendre informe.
Elle vide d'un trait son verre de liqueur.... Elle a besoin de se donner du courage pour partir à la recherche de sa fille...

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01 juillet 2009

MOTS LIBRES IV

UN NID D'AMOUR !

C'est un immeuble ancien comme il en existe tant dans les rues de Paris...
Façade grise et nue, juste animée par les balcons du dernier niveau, sous les toits.
Un rez de chaussée, trois étages, deux appartements par palier.... Les fenêtres sur rue sont ornées de rideaux au crochet ou en dentelle synthétique, celles donnant sur la minuscule cour s'offrent à la vue, seule option pour ménager le passage à une maigre luminosité...

Autrefois, la bâtisse avait un certain standing... Porte d'entrée en chêne massif, tout comme l'escalier aujourd'hui usé, rideau de velours rouge et loge de concierge, plaques de cuivre gravées au nom des occupants....
Le temps a fait son oeuvre sur la pierre et sur les gens....
Le concierge a disparu au profit d'une gardienne qui entretient tout juste les parties communes et sort les poubelles en contrepartie d'un logement étroit et sombre.... Il a bien fallu rogner sur l'ancienne loge pour installer une deuxième porte munie d'interphones et un mur de boites à lettres métalliques et bon marché !!!

L'immeuble est à présent coincé entre un pressing franchisé et une sandwicherie aux pains pré-emballés....
Il y a beau temps que ses jeunes propriétaires, triés sur le volet par une cooptation sévère, ont vu défiler leurs vies de jeunes mariés, puis de jeunes parents, avant de sombrer dans la vieillesse voire de déserter les lieux pour leur dernière demeure.....
D'autres se sont alors installés.... Peu de jeunes.... Le manque d'ascenseur, de luminosité, l'interdiction de laisser dans la cour vélos ou poussettes, la méfiance agressive des vieux.... ont eu raison des malheureux attirés juste par les prix raisonnables  !

Au rez-de-chaussée, côté rue, se trouve le logement de fonction de Madame R.
On dit toujours Madame, mais il y a aussi Monsieur qui habite avec elle ! Mais il est aussi discret qu'elle est intrusive, aussi timide qu'elle est démonstrative, aussi haut qu'elle est large !!!
Nul ne sait à quoi il occupe ses journées, au contraire de son épouse qui énumère à qui veut l'entendre la (courte !) liste des tâches qui lui incombent !!! A l'en croire, balayer le hall et l'escalier, sortir et rentrer les poubelles et passer un coup de jet hebdomadaire dans la cour suffit à l'épuiser !
Il y a belle lurette qu'elle n'adresse plus la parole à Monsieur V., le veuf d'origine polonaise dont la porte s'ouvre en face de la sienne !
Pour dire vrai, elle n'a jamais compris comment cet étranger, à l'accent incompréhensible, avait réussi à se glisser dans l'immeuble ! On ne lui avait bien sûr pas demandé son avis, à elle, mais quand même..... les autres résidents avaient-ils donc perdu la tête ???!!!
En attendant, pour une sombre histoire de géranium en pot dont ils revendiquent tous deux la paternité, la gardienne fait les cornes avec ses doigts chaque fois qu'elle aperçoit son voisin.... ce qui se produit plusieurs fois par jour : les fenêtres de leurs cuisines respectives se trouvent à cinq mètres à peine, de part et d'autre de la cour !!!

Au premier étage gauche vit un couple ... enfin, disons qu'ils sont deux habitants ! Mademoiselle J. et Monsieur D. se partagent un logement dont l'agencement a alimenté les ragots. Il parait qu'aujourd'hui, on appelle ça un loft ! Durant plusieurs mois, il y a bien une trentaine d'années de ça, des ouvriers ont oeuvré à grand bruits pour abattre toutes les cloisons et encastrer dans des alcôves cuisine et salle de bains. Ce qui fût le comble de l'avant garde n'est plus aujourd'hui qu'un espace défraichi et vieillot où se meuvent avec difficulté l'ex-dandy et l'ex-jeune beauté .....
Il n'y a plus guère que La Veuve P., qui habite sur le même palier, pour connaitre la nature des liens de parenté qui unissent Mademoiselle J. et Monsieur D..... mais vu qu'elle ne sort plus de chez elle et n'adresse la parole qu'au chat galeux qui lui sert de souffre-douleur, chacun peut imaginer les histoires les plus salaces.... et nul ne s'en prive !!!

L'escalier entre le premier et le deuxième étage semble être balayé moins souvent que dans sa partie inférieure....
Madame R. s'en défend, mais tout le monde sait qu'elle ne supporte pas Madame G. qui loge au deuxième gauche ! Ou plus exactement, les petits-enfants qui lui rendent visite ponctuellement les mercredis et les dimanches. En semaine, ils viennent seuls, dès la sortie de l'école, déjeuner chez leur grand-mère d'où ils ressortent les poches pleines de sucreries.... La faute aux rires dans l'escalier ou à quelques papiers de bonbons tombés par mégarde ? Toujours est-il que la gardienne ne rate aucune occasion de stigmatiser la mauvaise éducation des petits visiteurs du deuxième....

Au troisième et dernier étage, les deux appartements sont occupés par une seule et même famille, les B. de B., père, mère et fille.... deux cent ans à eux trois !!! Les parents ont leur porte d'entrée, à droite sur le palier, la fille la sienne, à gauche..... mais au final, les deux portes donnent sur le même vestibule qui dessert toutes les pièces !
Il parait que Mademoiselle B. de B. a été jolie. On lui a prêté même un fiancé fort assidu dans ses visites....lesquelles ont cessé un beau jour, cloitrant la famille entière dans son 3ème étage durant plusieurs semaines !
Depuis on chuchote sur leur passage, leur air distant et supérieur n'incitant guère à la confidence ....

Mais, me direz-vous, et l'appartement du deuxième droite... il est donc inoccupé ???
Nullement !
Un jeune couple s'y est installé en début d'année avec un bébé de quelques mois ! Ils sont gais et souriants, polis sans familiarités.
Le tout petit est calme, personne ne se plaint de l'entendre pleurer.
Madame G. a été la première (et il faut bien le dire, la seule !) à leur souhaiter la bienvenue ! Oh, rien de bien exceptionnel, juste quelques mots échangés sur le palier et le prêt d'un escabeau le temps qu'ils accrochent leurs rideaux touts neufs !
Pour la remercier, ils l'ont invitée, un soir, à prendre un verre chez eux. Des relations de bon voisinage se sont installées, la jeune femme remontant quelques courses tandis que son ainée veillait sur le bébé endormi...
Mais bien vite, l'immeuble (presque) tout entier s'est ligué contre les jeunes parents....
Les mots se sont multipliés dans la boite aux lettres pour fustiger les amis trop nombreux qui passaient leur rendre visite.... Leurs sacs-poubelles dûment déposés dans les containers se retrouvaient soudainement au beau milieu de la cour, provoquant les remontrances acerbes de Madame R.... Les jardinières suspendues à la fenêtre de la cuisine sont subitement devenues poreuses au point de salir les carreaux de l'étage en-dessous....
Le bébé commençant à se déplacer à quatre pattes est devenu une nuisance sonore justifiant la venue du médecin de la Veuve P. pour des migraines répétées....

L'appartement du deuxième droite sera bientôt inoccupé, comme cela se reproduit tous les ans.... Le jeune couple et son bébé recherchent une autre logement.... au plus vite !
Un autre jeune couple s'installera.... pour si peu de temps... L'immeuble les étouffe avant qu'ils n'y prennent leurs marques...

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01 juin 2009

MOTS LIBRES III


L'INCENDIE

Sous les pins, la chaleur est étouffante et l'odeur de brûlé lui semble encore présente même si elle sait que c'est impossible...
C'est la première fois qu'elle revient sur place après l'incendie et elle craint les fantômes qui hantent encore les lieux.
Elle s'arrête à la lisière de la forêt, là où commence le champ de maïs,comme incapable de franchir les derniers mètres qui la séparent de la ruine....

De là où elle est, elle ne peut rien voir, la maison avait été choisie aussi pour ça : volontairement à l'écart des autres habitations, au milieu des champs, comme un refuge hors du monde et du temps.
Sa mémoire reconstitue le bâtiment aux poutres apparentes, fièrement campé sur l'airial à l'abri des deux grands chênes.
Ancienne grange transformée en résidence secondaire par des citadins en mal de grand air, elle a fini en location à l'année pour deux frères et leur bande de copains...

Elle se rappelle la vaste pièce, un peu sombre, qui faisait office de salon, les deux grandes chambres séparées par une salle d'eau sommaire, le grenier à foin et son échelle tordue dans lequel dormaient ceux de passage, chaleur torride l'été et froid mordant l'hiver...
L'appentis de bois transformé en cuisine de bric et de broc, et les anciennes latrines devenues chambre noire pour un passionné de photos...
En fermant les yeux, ses souvenirs défilent comme des saynètes en rafales.
Les repas animés où, faute de places assises, certains devaient se contenter d'une assiette en équilibre, vautrés sur les coussins !
Le grand feu, dans la cheminée ou en plein air, qui favorisait les confidences, les histoires d'amour ou les grandes discussions, bercées par les accords d'une guitare ou le rythme d'un djembé.
L'arrivée de nouveaux venus, synonyme de découverte d'horizons différents.
Le départ de certains qui après quelques jours ou quelques mois ne reviendraient plus jamais.
Les disputes aussi parfois quand la soirée avait été un peu trop arrosée, et même la bagarre entre un géant barbu dont elle a oublié le nom et le maître des lieux, pour une sombre histoire de matériel volé et revendu !

La grange était déserte le soir où elle a brûlé...
Elle traverse les maïs sans presque reprendre sa respiration et s'arrête net devant le plus grand chêne.
La grange est là, désolée sous un soleil de plomb.
Les murs semblent intacts, juste noircis par endroits, mais il ne reste plus rien de la toiture ni de la charpente...
Elle ne rentrera pas à l'intérieur, même si elle est certaine que la clé se trouve toujours sous la pierre descellée du vieux puits.
D'autres sont venus constater les dégâts.... elle a lu dans leurs yeux la détresse d'avoir perdu tous leurs souvenirs communs....
Des milliers de photos appartenant à tous, des piles de disques usés à force d'être écoutés, des dizaines de livres annotés, écornés, venus de nulle part, la malle en osier où finissaient les habits oubliés, les mille et un objets inutiles et sans valeur déposés par chacun comme pour signifier son appartenance à un lieu universel....
Tout a brûlé, tout est parti en fumée.

Les fantômes sont là, bienveillants et protecteurs, comme pour signifier qu'il est temps de s'en retourner vers l'avenir....
Elle pleurera juste, un jour ou l'autre, la disparition de l'immense patchwork suspendu dans le couloir : un assemblage disparate de petits carrés colorés, cousus, agrafés, épinglés, issus d'un habit fétiche de chacun de ceux qui sont passés un jour dans cette maison....
Personne n'a jamais su pourquoi elle gardait précieusement, depuis des années, un vieux jean's avec une découpe bien nette en forme de coeur au niveau du genou....


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01 mai 2009

MOTS LIBRES II


L'ESCALIER

Papa appelle cette marche "la marche d'Astrid" et maman a beau hausser un sourcil interrogateur, elle ne peut pas comprendre ! C'est un secret entre nous deux !

L'escalier est immense à mes yeux d'enfant, avec un large coude protégé de barreaux de cuivre ouvragé. La marche, ma marche, est la plus large, juste après le coude et elle offre une vision panoramique sur tout le rez de chaussée.
Au fil des années, j'ai trouvé la juste position pour m'y percher à observer tout en étant dissimulée aux regards d'en bas ! A peine si l'on pourrait distinguer le sommet de ma tête, à condition que le lustre fût allumé ! Et il ne l'est jamais lorsque maman reçoit.   

Je ne devrais pas être là, en pyjama, à cette heure tardive....
Comme à chaque fois, j'ai été conviée à descendre lors de l'arrivée des premiers invités. J'avais ma robe à smocks ("Faits main, bien sûr !" soulignait maman avec un sourire faussement modeste !), les cheveux soigneusement nattés en macarons bien symétriques... Une heure de préparatifs pour avoir le privilège de tester la révérence apprise au cours de danse, sourire poliment aux compliments et me garder d'ouvrir la bouche pour donner mon avis même (et surtout !) si on me le demande !!!
Comme une marionnette... trois petits tours et puis s'en va ...
Tant pis pour les retardataires, mon apparition ne dure jamais plus que le temps qu'il faut pour servir les premiers verres !
Un simple "Il est tard" sans appel et, telle Cendrillon, je m'éclipse sans bruit....

La robe enlevée, les cheveux dénoués, je me cale sur ma marche, un peu recroquevillée...
J'ai le sentiment d'être comme au théâtre, regardant un spectacle mouvant et coloré de dames en jolies robes et de messieurs en costume sombre. Papa les domine tous de sa haute taille, maman papillonne de l'un à l'autre, affichant un sourire radieux que je ne lui connais pas au quotidien.... Elle est dans son élément, lui non si j'en juge par son regard qui se perd dans le vague....
Tous les gens qui comptent dans notre petite ville se sont donnés rendez-vous à la maison ce soir...
J'ai toujours un peu de mal à identifier la femme du préfet.... Elle change de couleur et de longueur de cheveux d'une semaine à l'autre ! Heureusement, elle met aussi toujours un point d'honneur à porter la robe la plus voyante de la soirée ! Ce soir, décolleté plongeant et bas plissé soleil en soie corail...
Une soubrette en tablier blanc offre des canapés sur un plateau tenu à bout de bras. Je me souviens qu'une année, une amie de maman a rendue malade la moitié de l'assistance avec des toasts de saumon avarié.... Depuis, nul ne se risque plus à en servir ! Je le sais car j'ai fait un tour en cuisine avant l'arrivée des invités, piochant un canapé par ci par là avant de combler soigneusement les vides !!!

En bas, ça s'agite, ça s'embrasse, ça se congratule... On entend le rire sonore du directeur de l'hopital, toujours le premier à lancer un bon mot !
Je surveille depuis un moment un gros monsieur en costume démodé qui ne perd aucune occasion de passer la main dans le dos, dans le bas, très bas du dos, de son interlocutrice. A la manière dont elle glousse joliment, je doute que ce soit son épouse !
Il y a aussi une belle femme en longue robe rouge, dont le collier extravagant semble peser trop lourd pour son cou si fin.... Elle sourit d'un air absent, un coupe à la main et parait s'ennuyer ferme !
Le couple qui discute près de la véranda, je le connais bien. Ce sont les parents de mon copain Bertrand. Ou plutôt, son père et sa troisième épouse. Elle est jeune, maigre et chevaline et se moque bien de savoir qu'on ne l'invite que parce qu'elle est la femme de... Il se murmure qu'elle était sa secrétaire avant de lui mettre le grappin dessus.
Près du buffet, il y a les partenaires de bridge de maman, dans des robes noires dont seules les coupes diffèrent.... Elles piochent allègrement dans les plateaux en se confiant ce qu'elles n'ont pas eu le temps de se dire la veille !
Leurs maris sont plongés dans des discussions sur les cours de la bourse ou le prix de l'immobilier..... Ils sont banquiers ou notaires....
Pour faire bonne mesure, l'assemblée compte aussi quelques militaires en civil, des directeurs de grosses sociétés, une ou deux fortunes terriennes.... Maman est très attentive à la liste de ses invités. Entre les invitations à rendre et les personnes qu'il faut absolument avoir à sa table, il y a peu de place pour l'improvisation !
Cette année, Marie-Françoise n'a pas été conviée.... C'était pourtant une des meilleures amies de maman, mais elle a commis l'irréparable scandale de plaquer mari et enfant pour suivre un jeune directeur de cabinet....

Je ne parviens pas à saisir les conversations du haut de mon perchoir et cela me contrarie beaucoup. Je me suis fait une spécialité de me faufiler discrètement dans les salons quand les grandes personnes sont absorbées par leurs discussions autour d'un thé ou d'un café.... J'y apprend beaucoup, même s'il faut décrypter les mimiques et les non-dits !
Mais là, la trentaine de convives émet un joyeux brouhaha ponctué de rires réprimés et d'exclamations retenues.
Maman vient d'ouvrir d'un geste parfaitement maitrisé les deux portes qui conduisent à la salle à manger et tout le monde se retourne d'un coup ! La nappe est immaculée, l'argenterie et le cristal reflètent les lumières indirectes savamment disposées....
Un simple sourire, un geste d'invite, et chacun pose son verre pour se diriger vers la table.

C'est le moment où papa se retourne en direction de l'escalier. Il ne me voit pas, mais sait que je les observe...
Un sourire, un baiser envoyé avec la main, il m'indique ainsi que l'heure est venue pour moi d'aller me coucher....
La marche d'Astrid, ma marche, a une fois encore rempli son rôle de poste d'observation et je la quitte à regret !


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15 avril 2009

MOTS LIBRES I

La princesse inaugure aujourd'hui une nouvelle catégorie....
Des textes, en vers ou en prose, qui n'ont pas grand-chose à voir avec son quotidien ! ou peut être, ou si peu....
Des mots qui un jour ont décidé de prendre leur envol sur des bouts de papiers, des mots choisis ou pas, parfois forts anciens, issus de carnets calligraphiés avec soin ou de feuilles arrachées au hasard.....
Des mots qui n'appellent pas vraiment de commentaires mais qui se poseront là, de temps à autres, juste pour laisser leur trace....
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......Tout serait plus facile si nous savions qu'en regardant en arrière sous serions transformés en statues de sel....
Force nous serait alors d'aller de l'avant, sans nulle nostalgie ni regret de ce qui aurait pu (ou dû) être et qui ne sera jamais.....

Pour l'heure, un tablier taché autour de la taille, elle s'affaire aux préparatifs du repas. Ses mains exécutent un parfait ballet pour couper, éplucher, malaxer, verser ou tourner.... Son esprit vagabonde....

Les crudités joliment disposées sur un plat lui rappellent cette unique semaine de vraies vacances en août il y a bien des années...
Un séjour au Club, des buffets immenses, la mer à portée d'orteil, le soleil qui la rendait si belle et désirable... Et lui, attentionné comme jamais plus depuis, qui choisissait pour elle les légumes les plus colorés, les plus frais, pour composer dans son assiette un tableau chaque jour différent... "Mon tribut à ton bonheur" disait-il en riant de leur amour naissant....

Elle branche son batteur et s'attaque aux blancs en neige....
Elle est incapable de dater précisément les premiers changements, les premiers reproches, les premières larmes....
Pas la première année en tous cas, de cela elle est sûre ! Ils étaient encore si proches, si amoureux ! Ils y croyaient encore à la vie rêvée dont ils avaient si souvent discuté...
Une pincée de sel...
Jamais elle ne s'était fait la remarque qu'il buvait trop, ou mal.... Preuve selon elle, qu'il n'abusait pas des plaisirs de l'apéritif ou de l'accompagnement d'un bon repas entre amis ! Aurait-elle pu soupçonner ? Aurait-elle pu empêcher ? Entre la tristesse, la colère et les remords, ses yeux rougissent....
Il ne faut pas qu'elle pleure. Les enfants vont rentrer, insouciants et légers comme on a le doit de l'être à cet âge... et plus jamais ensuite....

Le chocolat fondu teinte lentement le blanc mousseux....
Il y a bien eu, juste après la naissance de Dylan, la voisine qui ironisait sur les nombreuses fois où le nouveau papa payait sa tournée pour fêter l'évènement...
Mais au fond, n'était-ce pas bien normal que de vouloir partager sa joie ? Et puis, elle était contente de ce répit qu'il lui laissait, en tête à tête avec son bébé tout neuf !
Et puis, il ne rentrait jamais ivre, ah, ça non ! Elle ne l'aurait pas accepté ! Ou peut être que si, au fond.... Qu'aurait-elle bien pu faire pour l'en empêcher ? Il travaillait si dur, et s'il ne parlait plus beaucoup, il veillait à ce qu'elle ne manque de rien....

Elle jette un oeil à la pendule....
Le four chauffe, le gratin est prêt...
Elle souvient du jour où ce même gratin, si long à préparer et surtout à cuire, a fini sur le lino de la cuisine.... Pas assez cuit....
Elle revit ses cris à lui, ses larmes à elle....
C'est ce jour là, qu'elle s'est rendue compte de son teint congestionné, des petits vaisseaux rougeâtres qui fleurissaient dans ses yeux, de ses gestes maladroits....
Elle s'est convaincue que c'était la fatigue, le manque de sommeil.... Jessica pleurait souvent la nuit entière dans son berceau et elle avait beau la prendre aussi vite que possible dans ses bras, elle ne parvenait pas toujours à empêcher qu'il ne s'éveille aussi...

Elle rince les derniers ustensiles, passe un coup de chiffon sur le plan de travail...
La lassitude se fait sentir.... mais le dîner est prêt à l'heure, comme chaque soir !
La seule fois où elle lui a fait part de ses inquiétudes, en voyant les bouteilles vides posées près de la poubelle, il a haussé les épaules sans daigner répondre à sa sollicitude. Elle a insisté, presque gênée.... Il s'est fâché, le ton est monté... Il lui a demandé de quoi elle pouvait bien se plaindre.... C'est vrai, elle a de la chance ! Jamais il ne l'a frappée, pas plus que les enfants.... Il s'en occupe si peu, à vrai dire ! Jamais elle n'a eu à quémander l'argent pour les courses ou le coiffeur... Il ne découche pas, ne joue pas sa paye au tiercé....
Il boit, c'est tout....
Elle se l'est tenu pour dit....

Lentement elle met la table.... Jessica à droite, Dylan à gauche, elle au bout, au plus près de la gazinière....
Depuis combien d'années ne lui a-t-il plus adressé la parole pour autre chose que du nécessaire ??? Bonjour et au revoir, les bons jours ....
Combien d'années qu'il ne la regarde plus, ne la touche plus, ne la désire plus ?
Parce qu'il ne l'aime plus ? Elle n'en jurerai pas !
Il est parti ailleurs, dans un monde de brumes bien trop loin de leur quotidien.... Elle s'est fait une raison.... Il fallait bien protéger les enfants....

Elle enlève son tablier, se passe la main dans les cheveux, jette un dernier coup d'oeil à la table....
La chaise qu'il occupe d'ordinaire restera vide ce soir....
Elle entend la porte s'ouvrir, les enfants se chamailler....
Elle prend une inspiration du plus profond de sa détresse. Il va falloir leur expliquer que ce soir, et beaucoup d'autres à venir, leur père dormira en prison pour avoir renversé une vieille dame sur un passage piéton..... Il avait trop bu... enfin, pas plus que d'habitude...


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